La fatigue, le climat, l’humidité, la climatisation, les vols long-courriers, une logistique médicamenteuse et technique, l’éloignement du domicile avec le risque de désorganiser sa routine de soins, celui d’attribuer ses symptômes à la fatigue du voyage, au changement d’air ou à l’altitude… partir en vacances avec une maladie respiratoire chronique ne s’improvise pas. À quoi faut-il faire attention ? Les réponses du Dr Madiha Ellaffi, pneumologue et allergologue à Albi.
Souffrir d’une maladie respiratoire chronique n’empêche pas de voyager, à la condition d’une préparation minutieuse. « L’anticipation médicale repose sur une adaptation à la pathologie et à la destination », présente le Dr Ellaffi.
- Tout d’abord, la stabilité de la pathologie respiratoire doit être assurée avant le départ (asthme, BPCO, apnées du sommeil…).
- Un plan d’action écrit s’avère utile, voire indispensable en cas d’asthme ou de BPCO, notamment pour la gestion des exacerbations, avec la définition de seuils d’alerte. Les conduites à tenir sont souvent mal retenues en situation de stress. Ce document reste recommandé, même pour des déplacements courts, avec les traitements nécessaires, en particulier lors d’un séjour dans un environnement non familier. Et même dans un lieu connu (résidence secondaire, domicile de proches), des facteurs déclenchants peuvent apparaître (pollens, poussières, animaux, moisissures).
- Un traitement de secours (crise d’asthme ou exacerbation de BPCO) doit donc toujours être disponible en permanence, sur soi en déplacement ou sur le lieu de vacances. Les proches doivent être informés en cas de pathologie respiratoire chez un enfant. »
Lieu, climat, hébergement… anticiper pour voyager sans se faire surprendre

Pour un séjour à l’étranger, une traduction (essentiellement en anglais) de l’ordonnance et du plan d’action est recommandée, avec mention des dénominations communes internationales (DCI) et non des noms commerciaux des médicaments, qui varient selon les pays.
L’environnement doit également être pris en compte : exposition aux pollens selon la zone et la période de l’année, type de végétation sur place, etc. L’adaptation des conseils dépend ainsi de la pathologie initiale et des caractéristiques de la destination. « Par exemple, illustre la pneumologue, un climat chaud et humide peut majorer la dyspnée (sensation subjective de difficulté à respirer) ; un air froid ou sec favorise le bronchospasme (contraction brutale des muscles des bronches dans le cadre de la maladie asthmatique) ; l’altitude peut entraîner une baisse de la saturation en oxygène (SpO₂ : pourcentage d’hémoglobine sanguine liée à l’oxygène), indiquant une hypoxémie (insuffisance d’oxygénation du sang), notamment en cas de BPCO ou d’insuffisance respiratoire. Par ailleurs, les zones à forte pollution aggravent l’inflammation bronchique. »
Respirer en altitude : oxygène ou non ?
Voyager a fortiori sur un vol long-courrier peut relever de l’épreuve chez les personnes ayant une insuffisance respiratoire. « On imagine bien qu’une PaO₂ (pression partielle en oxygène artériel, mesurée par gazométrie) déjà basse au repos, autour de 60 mmHg ou moins, correspond à une situation limite, souvent proche de l’indication d’oxygénothérapie, fait remarquer le Dr Ellafi. Dans ce contexte, une baisse supplémentaire en cabine est prévisible. Ainsi, lors d’un vol prolongé, un patient présentant une réserve respiratoire réduite peut développer une intolérance à l’hypoxie et une majoration des symptômes respiratoires. »

En milieu hospitalier, dans certains services d’EFR, des simulations d’hypoxie peuvent être réalisées, au cas par cas. « Des dispositifs permettent de placer les patients dans des conditions où la pression partielle en oxygène est artificiellement abaissée, afin de reproduire l’altitude ou les conditions d’un vol en avion, décrit-elle. L’objectif est d’évaluer la tolérance à cette hypoxie simulée et de mesurer, par gazométrie artérielle, l’évolution des paramètres respiratoires. »
Sans pour autant relever de la pratique quotidienne avec les personnes ayant une maladie respiratoire chronique, il existe des recommandations (type British Thoracic Society)* qui encadrent l’évaluation de l’aptitude au vol chez les patients atteints de pathologies respiratoires chroniques. Elles reposent principalement sur l’analyse de la PaO₂, souvent complétée par un test d’hypoxie simulée.
- Par exemple, une PaO₂ basse au repos ou lors du test, en particulier < 50 mmHg (≈ 6,7 kPa), est généralement considérée comme une indication d’oxygénothérapie en cabine.
- À l’inverse, une PaO₂ jugée suffisante sans désaturation significative en condition simulée permet le plus souvent un vol sans apport en oxygène.
- Les situations intermédiaires nécessitent une évaluation individualisée.
En pratique, la SpO₂ (saturation en oxygène simplement mesurée par oxymètre de pouls) est utilisée comme outil de dépistage et d’orientation. Une saturation élevée au repos est généralement rassurante, tandis qu’une désaturation de base ou induite par un test suggère la nécessité d’un bilan spécialisé, pouvant inclure un test d’hypoxie simulée et une discussion sur l’oxygénothérapie en vol.
Haute saison et densité de vacanciers : le terrain de jeu des microbes
Le risque infectieux peut exister en fonction des lieux de villégiature, et dépend surtout de la densité de population et du niveau de promiscuité. Il augmente dans les transports collectifs (avion, train, croisière) et les lieux clos très fréquentés, où les contacts rapprochés favorisent la transmission des virus respiratoires. Ce risque varie aussi selon les saisons, avec une circulation plus importante des infections respiratoires en période épidémique, mais sans être limité à celles-ci.
La prévention repose sur des mesures simples : hygiène des mains avec solution hydro-alcoolique, port du masque chez les personnes fragiles ou en situation à risque, et réduction du temps passé dans des espaces clos et bondés.
Air froid, sec, allergènes et hôtels : les pièges de l’environnement intérieur
Chez une personne atteinte d’une maladie respiratoire (asthme, BPCO, hyperréactivité bronchique), la climatisation peut déclencher des symptômes, avec toux, oppression ou bronchospasme, notamment via l’air froid et sec qu’elle génère. Cette exposition est parfois difficile à éviter, omniprésente dans certains pays comme les États-Unis où la climatisation est utilisée à forte puissance, peu modulable dans les hôtels, les transports ou les espaces publics.
Pour limiter les risques, il est recommandé d’éviter l’exposition directe au flux d’air, de maintenir une température modérée avec un écart limité avec l’extérieur. Une aération régulière, lorsque possible, permet de limiter l’assèchement de l’air.
Traquer les allergènes intérieurs

Les environnements intérieurs jouent un rôle important chez les patients sensibles aux allergènes respiratoires. La moquette des chambres d’hôtel est un réservoir d’acariens susceptible de majorer les symptômes, en cas d’asthme ou de rhinite allergique. « Lors du choix d’un hébergement, conseille Madiha Ellaffi, il est préférable de privilégier des chambres sans moquette et dotées de surfaces lisses, plus faciles à nettoyer. En cas d’impossibilité, une demande de nettoyage approfondi avant l’arrivée peut permettre de réduire la charge allergénique (passage de l’aspirateur). L’aération peut être systématique dès l’arrivée. »
Dans les séjours prolongés, à l’hôtel ou en location de vacances, l’aération régulière de la chambre, la limitation des textiles accumulant la poussière et l’évitement des sources d’humidité contribuent à diminuer l’exposition, aussi bien aux acariens qu’aux moisissures.
D’autres sources d’irritation ou d’allergènes peuvent également intervenir : climatiseurs anciens avec accumulation de poussières ou de biofilms responsables d’aérosols irritants ; literie exposant aux acariens et aux produits lessiviels parfumés ; rénovations récentes avec émission de composés organiques volatils (peintures, colles, bois aggloméré) ; systèmes de ventilation mal entretenus favorisant la circulation de particules fines et de moisissures invisibles, ainsi que les parfums d’ambiance, fréquemment impliqués dans l’hyperréactivité bronchique.
Quand les loisirs aquatiques irritent les bronches
Chez les personnes asthmatiques, l’exposition aux piscines peut parfois être irritante, notamment en raison du chlore et des chloramines, susceptibles de favoriser une irritation des voies respiratoires et une exacerbation des symptômes chez certains patients.
Les jacuzzis nécessitent également une vigilance particulière, en raison du risque de “hot tub syndrome” (« poumon de jacuzzi », pneumopathie d’hypersensibilité liée à l’inhalation de mycobactéries non tuberculeuses). Dans certains cas, des infections à mycobactéries atypiques peuvent être observées, en particulier en contexte de mauvaise maintenance de l’eau. Ces situations restent moins fréquentes, mais doivent être connues des personnes à la santé respiratoire fragile.
Voyager sans désorganiser son traitement

Le changement d’environnement et des habitudes lors des déplacements, associé parfois au décalage horaire, peut désorganiser la prise médicamenteuse et malmener l’observance du traitement. Les routines étant souvent ritualisées, toute modification du cadre habituel peut favoriser les oublis ou les erreurs de prise.
Les départs en vacances constituent ainsi un facteur potentiel de déséquilibre, notamment lorsque les traitements ne sont pas préparés en amont ou partiellement oubliés. Ce contexte peut contribuer à déstabiliser une maladie respiratoire chez certains patients.
A quoi faut-il penser ? « Anticiper la préparation du traitement avant le départ, énumère le Dr Ellafi, vérifier la quantité suffisante de médicaments pour toute la durée du séjour, conserver les prescriptions et ordonnances à portée de main (en anglais et en DCI en cas de séjour à l’étranger), on ne le répètera jamais assez, et organiser les prises en fonction du nouveau rythme horaire si nécessaire. Il est également utile de garder les traitements essentiels dans le bagage cabine afin d’éviter toute rupture en cas d’imprévu, ainsi qu’un traitement supplémentaire en cas de retard, ou d’incident impliquant de décaler son retour à la maison. De manière générale, les ordonnances, plans d’action et documents médicaux doivent être systématiquement emportés, idéalement regroupés et facilement accessibles. »
PPC en déplacement : garder le bon réglage en toutes circonstances
Concernant l’appareil de pression positive continue (PPC), il est recommandé de veiller au bon transport de l’appareil, avec un rangement adapté dans sa sacoche dédiée. Un nettoyage régulier des éléments utilisés au quotidien doit être maintenu, y compris en déplacement, notamment le filtre latéral, selon les habitudes d’entretien habituelles (attention à l’eau non potable, qu’il convient de faire bouillir ou de purifier avec des pastilles de désinfection).
Une vérification avec le prestataire peut être utile avant le départ, en particulier pour adapter les accessoires au contexte du séjour (humidificateur, tuyau chauffant). L’utilisation de ces dispositifs dépend en effet de l’hygrométrie et de la température du lieu d’hébergement. Dans certains environnements, l’humidificateur peut ne pas être nécessaire, ce qui implique de prévoir les éléments de protection adaptés, comme le capuchon de dérivation.
S’avoir s’écouter
La détection des exacerbations respiratoires peut être retardée en contexte de vacances, car les signes habituels sont parfois atténués ou interprétés autrement. Une aggravation peut ainsi passer inaperçue, notamment lorsqu’elle prend des formes atypiques.
Parmi les présentations fréquentes figurent une fatigue isolée sans dyspnée franche, en particulier dans la BPCO, une baisse de tolérance à l’effort souvent attribuée à la chaleur ou au décalage horaire, une toux nocturne discrète sans sifflement audible traduisant une dégradation progressive de l’asthme, ou encore une augmentation du recours aux bronchodilatateurs sans sensation immédiate de détresse.
Ce retard de reconnaissance s’explique en partie par des mécanismes de compensation spontanés, tels que la réduction des activités ou l’augmentation des temps de repos, qui masquent l’évolution clinique et retardent la prise de conscience de l’aggravation.
À quoi penser ? Il est utile de définir avant le départ un niveau de base quotidien, en évaluant la capacité de marche, le degré d’essoufflement et l’utilisation habituelle de l’inhalateur. L’évolution doit ensuite être comparée chaque jour à ce référentiel plutôt qu’à une impression subjective. Une augmentation même modérée mais persistante du recours au bronchodilatateur de secours sur 48 à 72 heures doit être considérée comme un signal d’alerte. Chez l’enfant, une diminution de l’activité ou une irritabilité peut précéder toute plainte respiratoire et constituer un signe précoce de dégradation clinique.
Les bons réflexes avant le départ
Une préparation en amont permet également d’anticiper les effets du climat ou de l’altitude sur la pathologie respiratoire.
« Une démarche proactive consiste aussi à identifier les ressources de santé disponibles sur le lieu de séjour, conseille la spécialiste, afin de savoir vers quels professionnels ou structures se tourner en cas de besoin. La carte européenne d’assurance maladie doit être vérifiée avant le départ, ainsi que les conditions de prise en charge par une assurance privée lorsque la destination l’exige, hors UE. »
*Coker RK, Armstrong A, Church AC, et al. BTS Clinical Statement on air travel for passengers with respiratory disease. Thorax 2022;77:329-350.
Hélène Joubert, journaliste