Le Parcours Respiration a été co-construit entre l’association Santé respiratoire France et SPS, l’institut pour la santé des soignants. Ce programme initié en février 2026 (9 ateliers en visioconférence ; 2 événements en présentiel ; accès aux replays) et animé par des professionnels de santé, des patients experts et une care manager, s’adresse aux professionnels et aux étudiants en santé désireux d’améliorer leur souffle, de réguler le stress et de retrouver un état de calme au quotidien. Il repose sur des pratiques simples, concrètes et adaptées au rythme professionnel.
Le Dr Jean-Marie Grosbois, pneumologue et membre de Santé respiratoire France, est le responsable de ce Parcours Respiration. Il explique pourquoi les soignants devraient tous prendre soin de leur respiration, et ce qui a motivé Santé respiratoire France à s’engager dans cette aventure.
La santé mentale des soignants est fortement affectée par la charge de travail, le stress et l’exposition à des situations critiques telles que la violence et celles propres à leur métier (1). Parmi d’autres chiffres, entre 20 et 25 % des professionnels de santé se jugent en mauvais ou très mauvais état de santé, tant physique que psychologique. « La santé physique est fragilisée par des conditions de travail exigeantes, la fatigue et l’exposition à des risques professionnels », résume Catherine Cornibert, directrice générale de SPS, l’institut pour la santé des soignants. Or « la santé des soignants conditionne celle du système de santé tout entier : lorsqu’elle se détériore, c’est la qualité des soins, la perte d’attractivité du métier, la stabilité des équipes et la disponibilité des professionnels qui sont impactées », assure-t-elle, en s’appuyant sur les diverses études parues (2,3), dont fait partie le rapport ministériel sur la santé des professionnels de santé en 2023 (4). Ainsi, préserver la santé des soignants n’est pas seulement une question individuelle : c’est un enjeu de santé publique. Et notamment, la prévention tertiaire chez les personnes vivant avec une maladie chronique est intimement liée à la prévention de la santé physique et psychologique des soignants.
La respiration constitue le socle de nos émotions, de la régulation émotionnelle
Que l’on soit patient, professionnel de santé ou tout un chacun, la maîtrise d’une respiration consciente, notamment diaphragmatique, permet d’atténuer l’activation des émotions.

« En agissant sur le rythme respiratoire, on module l’activité du système nerveux autonome, explique le Dr Grosbois. Cette régulation « trompe » en quelque sorte le cerveau en envoyant un signal de sécurité, ce qui apaise l’esprit. Les effets sont mesurables sur la fréquence cardiaque, la pression artérielle, l’anxiété, les symptômes dépressifs et le stress. À plus long terme, cette pratique contribue à réduire le risque de maladies cardiovasculaires, en particulier l’hypertension artérielle et l’infarctus du myocarde. » Cela vaut pour l’ensemble de la population. « L’apprentissage devrait débuter dès l’école, ajoute-il, notamment chez les enfants présentant une forte réactivité émotionnelle, en particulier lors des examens mais pas uniquement. La régulation respiratoire améliore les performances cognitives en limitant l’impact du stress sur l’attention et les fonctions exécutives, c’est-à-dire les fonctions de « pilotage » du cerveau. Les capacités de raisonnement s’en trouvent optimisées. Plusieurs études scientifiques en confirment les bénéfices. »
La santé des soignants s’inscrit dans une réflexion autour du « Parcours Respiration »
Les soignants constituent une population particulièrement exposée au stress, en particulier ceux exerçant dans des services à forte charge émotionnelle : réanimation, soins intensifs, pédiatrie, situations de fin de vie ou soins palliatifs. « L’exposition répétée à la gravité de la maladie, à la souffrance et au décès génère un impact psychique supérieur à celui observé dans la population générale, indique Jean-Marie Grosbois. Des professions telles que les pompiers ou les gendarmes connaissent également des niveaux élevés de stress et d’agressions au sens large. Toutefois, chez les soignants, la confrontation quotidienne à la vulnérabilité humaine et à la mort crée une usure spécifique. »
Dans les équipes paramédicales, majoritairement féminines (infirmières, aides-soignantes), la sensibilité émotionnelle est aussi souvent exacerbée. Si cette expression constitue un facteur protecteur par rapport aux émotions intériorisées, elle n’annule cependant pas la souffrance, qui peut être profonde et durable.
La pression organisationnelle renforce cette charge : contraintes institutionnelles, gestion des ressources humaines insuffisamment attentive au vécu des équipes, perte de sens dans l’exercice professionnel. La recherche de sens devient un déterminant majeur de la qualité de vie au travail, notamment en milieu hospitalier, public comme privé. En exercice libéral de la médecine, d’autres facteurs interviennent : reconnaissance limitée du travail accompli, banalisation de l’engagement, exigences accrues de certains patients et entourages centrés sur leurs droits sans considération des contraintes professionnelles. Même si ces situations ne concernent qu’une minorité, elles participent à l’augmentation du stress et à l’altération de la qualité de vie au travail.
Dans ce contexte, la maîtrise de la respiration représente un outil simple, accessible et transposable au quotidien pour moduler la réponse physiologique au stress. Elle peut s’intégrer dans une stratégie globale de prévention de l’épuisement professionnel et de préservation de la santé mentale des soignants.
A chacun sa « signature respiratoire »
Le principal muscle respiratoire est le diaphragme. En s’abaissant tel un piston, il augmente le volume thoracique et permet l’entrée active de l’air. L’expiration est un phénomène essentiellement passif lié à la remontée du diaphragme et à l’élasticité pulmonaire.
Chaque individu présente une modalité respiratoire propre. « On évoque parfois une signature respiratoire, comparable, par analogie, à une empreinte digitale, souligne le pneumologue. Le rythme, l’amplitude et la variabilité ventilatoire diffèrent d’une personne à l’autre. Cette signature évolue en fonction de l’activité physique, des contraintes professionnelles et des états émotionnels. » Comment ? « La régulation de la respiration s’inscrit dans l’action du système nerveux autonome (SNA), explique-t-il. Le système sympathique (urgence, combat, accélérateur physiologique) intervient dans les situations de stress ou de peur : il accélère la fréquence cardiaque, augmente la vigilance et modifie le schéma ventilatoire avec une respiration plus rapide, plus superficielle. À l’inverse, le système parasympathique (apaisement, récupération, freinage physiologique) exerce un effet modérateur : il ralentit la fréquence cardiaque, favorise la récupération et stabilise la ventilation. La respiration est une activité automatique sur laquelle on peut agir grâce à un accès au système nerveux autonome par la respiration. Ce travail de contrôle respiratoire force celui-ci au maximum de son amplitude et crée une harmonie entre les systèmes sympathique et parasympathique, entre autres sur la fréquence cardiaque : cet état est appelé cohérence cardiaque. Ce mécanisme explique son intérêt dans la gestion du stress, la régulation émotionnelle et la stabilisation physiologique. »
Pourquoi l’association Santé respiratoire France s’est-elle engagée dans ce projet ?
Santé Respiratoire France a souhaité s’engager dans ce projet de manière naturelle, en cohérence avec son identité d’association mixte réunissant des patients, des aidants et des soignants. L’approche défendue est globale. Elle inclut les professionnels de santé, qui sont rarement intégrés dans des dispositifs d’accompagnement préventif structurés.
Comme pour le reste de la population, la prévention peut être envisagée à trois niveaux chez les soignants : primaire, afin d’éviter l’apparition de troubles ; secondaire, pour repérer précocement des atteintes ; tertiaire, pour limiter les conséquences de pathologies installées. Les soignants peuvent également présenter des pathologies respiratoires : asthme, allergies, COVID-19, etc. Certains facteurs comportementaux, tabagisme, sédentarité… interviennent aussi, comme l’ensemble de la population. L’appareil respiratoire constitue une porte d’entrée ouverte sur l’extérieur. Tout ce qui est inhalé peut induire des pathologies pulmonaires mais aussi générales, notamment cardiovasculaires, en lien avec la pollution atmosphérique ou encore l’exposition aux composés organiques volatils (COV). La logique est simple : sans soignants en bonne santé, il n’y a pas de soins possibles. Et pour cela, la respiration occupe une place centrale.
De plus, si apprendre à maîtriser la respiration permet de mieux gérer les émotions, le stress et la fatigue, « cette régulation évite le transfert des tensions vers les patients, explique Jean-Marie Grosbois. Car il existe un mimétisme respiratoire : lorsqu’un individu perçoit une respiration rapide, irrégulière ou oppressée chez l’autre, une réaction physiologique en miroir peut apparaître. La respiration appartient à la communication non verbale. Le stress modifie la voix, accélère le débit, entraîne des soupirs ; ces signaux sont perçus par l’interlocuteur, qu’il soit patient ou collègue, confrère. Une respiration stabilisée favorise une relation plus ajustée et une communication de meilleure qualité, générant une confiance et une alliance thérapeutique plus durables. »
Références :
(1) Soignants libéraux : préserver la vocation, combattre l’épuisement ; enquête et livre banc ; État des lieux, témoignages, recommandations (2025) ; Enquête nationale santé au travail et conditions d’exercice des soignants libéraux en France (juin 2025), par SPS l’institut des soignants
(2) Souffrances des professionnels de santé : nécessité d’un parcours de soin dédié. Résultats de l’enquête menée en novembre 2015 auprès des professionnels de santé en France (Soins aux professionnels de santé, Centre national des professions de santé)
(3) DREES. Arrêts maladie dans le secteur hospitalier : les conditions de travail expliquent les écarts entre professions. Novembre 2017
(4) Alexis Bataille-Hembert, Marine Crest-Guilluy, Philippe Denormandie. Rapport sur la santé des professionnels de santé/ 9 octobre 2023
Hélène Joubert, journaliste